Par Robert J. Shiller
Robert J. Shiller enseigne l’économie à l’université de Yale aux Etats-unis et dirige un bureau d’études, Macro Securities Research LLC. Il a notamment écrit Irrational Exuberance (L’Exubérance irrationnelle) et The New Financial Order: Risk in the 21st Century (Le Nouvel ordre financier: gérer les risques au XXIe siècle). Il vient de publier «Macro Markets: Creating Institutions for Managing Society’s Largest Economic Risks» chez Oxford University press, toujours dans le domaine de l’analyse des risques.
En tant que professeur en premier cycle universitaire, je constate que les étudiants sont de plus en plus inquiets pour leur avenir. Au moment de choisir une filière qui va les préparer à une vie professionnelle qui va durer 50 ans ou même plus, ils essayent pratiquement tous de faire des prévisions. S’ils s’engagent dans une voie qui les forme à un métier appelé à disparaître, ils risquent de le regretter amèrement. Ils savent qu’une reconversion en milieu de carrière est difficile, aussi veulent-ils faire le bon choix dès le début.
D’après ce qu’ils me disent, ils sont de plus en plus préoccupés par la précarisation de l’emploi dans l’économie moderne, tout à la fois mondialisée et conditionnée par les technologies de l’information. Ils craignent que dans les années à venir, même les gens qualifiés soient recrutés et licenciés sans plus de précaution que lorsque l’on achète ou vend du cuivre ou des dindes congelées. Le caractère gratifiant du travail va en souffrir. Si un emploi ne nécessite rien d’autre que des connaissances technologiques, il peut être confié à n’importe qui n’importe où dans le monde qui possède les qualifications requises, ou, pourquoi pas, à un ordinateur.
Dans un livre récent, The New Division of Labor: How Computers Are Creating the Next Job Market (La nouvelle division du travail: comment les ordinateurs façonnent le marché du travail du futur), deux économistes, Frank Levy et Richard Murnane, utilisant une classification des emplois qui date de 1960, ont trié les emplois en fonction des compétences requises. Ils ont ainsi identifié ceux qui demandent l’exécution de tâches parfois complexes et difficiles, mais à caractère répétitif, qui pourraient être remplies par des ordinateurs correctement programmés. A partir de données recueillies aux USA, ils ont montré que, depuis quelques décennies, il y a de moins en moins d’emplois qui consistent en des tâches à caractère répétitif, qu’elles soient de nature manuelle ou cognitive, car la tendance est à les faire exécuter par des ordinateurs.
En ce sens, leurs travaux justifient les inquiétudes de mes étudiants. Mais les mêmes tendances se retrouvent à un degré ou à un autre dans la plupart des secteurs professionnels et à tous les niveaux du système éducatif. On ne peut donc pas en tirer une conclusion quant au choix d’une profession ou au niveau de formation à atteindre. Levy et Murnane estiment que les emplois du futur feront de plus en plus appel à la pensée experte et à des compétences de haut niveau en communication.
Tout est ouvert
La pensée experte consiste à rechercher des méthodes pour répondre à des problèmes nouveaux et variés qui n’entrent pas dans des catégories préexistantes. Des tâches telles que comprendre des idées, évaluer leur impact sur la société et savoir convaincre, qui exigent des compétences de haut niveau dans le domaine de la communication, ne peuvent être confiées à des ordinateurs.
S’ils le veulent, les étudiants peuvent acquérir ces compétences dans pratiquement tous les principaux enseignements universitaires. Ceux qui aimeraient acquérir un savoir technique dans un domaine spécialisé qui les intéresse auraient tort de renoncer à leur rêve. Une formation dans le commerce, la finance ou le droit ne protège pas de la précarisation. Dans ces secteurs, tout autant que dans les autres, les entreprises achètent et vendent les gens dont elles ont besoin. Rares sont ceux qui atteignent les postes de direction. Les étudiants doivent prendre en compte deux facteurs au moment de choisir une orientation. D’une part, une véritable spécialisation dans un domaine, quel qu’il soit, passe par sa compréhension approfondie et non par la mémorisation; d’autre part, pour réussir dans une carrière, il faut acquérir les compétences nécessaires dans le domaine de la communication.
Réussir une formation de ce type suppose probablement de s’engager dans une voie pour laquelle on est véritablement motivé, qu’il s’agisse de la finance ou de la physiologie. Plutôt que de s’inquiéter, les étudiants seraient sages de s’immerger dans un domaine qu’ils aiment et d’apprécier les gens qu’ils y rencontreront. Ce qui apparaît à leurs yeux comme un luxe inaccessible est en réalité la voie de la réussite.
Vendre et se vendre
On croit souvent que les ordinateurs ne vont se substituer qu’aux travailleurs non qualifiés, pourtant mes étudiants soulignent autre chose. L’expertise médicale peut déjà être remplacée partiellement par des systèmes informatisés d’aide au diagnostic (un système expert) et une bonne partie du travail des ingénieurs est déjà effectuée par des systèmes de CAO (conception assistée par ordinateur). Mes étudiants craignent que si cette tendance se poursuit, cela ne conduise à une moindre sécurité de l’emploi, à une baisse des salaires et même à la disparition de certaines professions.
Certains étudiants, estimant qu’il est préférable d’acheter et de vendre, que d’être soi-même acheté ou vendu, s’engagent dans des formations commerciales, financières ou juridiques. Ils veulent être parmi les dirigeants plutôt que parmi les dirigés et ils pensent que, dans ces secteurs, c’est au niveau international qu’ils trouveront la meilleure garantie de l’emploi et les meilleures perspectives de carrière. Par contre, ils considèrent souvent que des domaines tels que la médecine ou les sciences et techniques - qui requièrent un savoir hautement spécialisé mais ne préparent pas à naviguer dans l’économie internationale - présentent des risques de précarisation. Leurs inquiétudes sont-elles justifiées? Les spécialistes ont repéré les mêmes tendances qu’eux, mais ils n’en tirent pas les mêmes conclusions.
Copyright:Project Syndicate, 2006.
Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
Source: www.leconomiste.com
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