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Mardi 23 janvier 2007

Par Mehdi K. Benslimane

Figure emblématique du journalisme marocain depuis 1997, année de création du « Le Journal », Aboubakr Jamai quitte aujourd’hui ses fonctions à la tête de cette publication et annonce son intention de quitter le pays. Dans cet article, il explique les tenants et aboutissants de sa décision.

D’un courage remarquable et d’une conviction et intégrité inébranlables, il fut l’idole de plusieurs jeunes de ma génération. L’homme dérangeait par son franc-parler, et ses écrits sans concessions ni détours envers un système foncièrement injuste. Ceci lui a causé de nombreux problèmes. Il lui a valu aussi et surtout une reconnaissance internationale à travers les nombreuses distinctions qu’il a reçues à l’étranger.

M.Jamai fut toujours fidèle à la noble mission de l’intellectuel telle que définie par Edward Saïd : un outsider qui se doit de dire courageusement la vérité au pouvoir. Si la disparition de l’abbé Pierre a touché la France dans son cœur, c’est à la fois le cœur et la raison du Maroc qui sont touchées par le départ d’Aboubakr et toutes les compétences de ce pays.

 

 Par Aboubakr Jamai

  C’est avec tristesse que je quitte mes fonctions de directeur de publication du Journal Hebdomadaire. C’est aujourd’hui la seule solution pour protéger notre publication des répercussions de ma condamnation dans l’affaire ESISC. Dans cette procédure judiciaire dont les manquements ont été assez documentés pour qu’on y revienne ici, le journaliste Fahd Iraqi et moi-même avons été condamnés à payer 3 millions de Dhs au plaignant Claude Moniquet. Sept mois après le prononcé du jugement en appel, nous avons reçu la visite de l’huissier à deux reprises. Le jugement est donc dans sa phase d’exécution. Or il se trouve que nous avons déjà été confrontés à une situation similaire dans l’affaire Benaïssa qui a duré d’avril 2000 à décembre 2004 et dans laquelle la Cour de cassation n’a toujours pas dit son mot. Dans cette affaire,  Ali Amar et moi-même avions été condamnés en Première Instance respectivement à 2 et 3 mois de prison FERME et à payer 2 millions de Dhs de dommages et intérêts au ministre des Affaires étrangères. En appel, la peine à la prison ferme a été commuée en sursis et les dommages et intérêts ont été réduits à 500.000 dh. Constatant notre incapacité à payer cette somme, M. Benaïssa a demandé au tribunal de saisir nos salaires auprès de la société éditrice du Journal, société qui nous emploie. Celle-ci n’appliquant pas la décision du juge, -nos salaires étant notre seule source de revenus, M. Benaïssa  a demandé et obtenu la condamnation de ladite société à payer les 500.000 Dhs. La conséquence a été la saisie des actifs de la société et leur vente aux enchères. M. Benaïssa ne s’est pas contenté de cela. Il a aussi demandé et, bien entendu obtenu, la saisie auprès de la société distributrice du Journal et d’Assahifa des recettes de ventes de nos deux publications. Sa demande se basant sur le fait qu’en tant que directeur de publication, j’étais le récipiendaire de ces fonds qui pouvaient donc être considérés comme faisant partie de mes actifs. Actifs que la justice marocaine lui permettait de saisir. Cette dernière évolution signifiait la mort instantanée du Journal Hebdomadaire et d’Assahifa. Nos deux publications étant boycottées par la plupart des annonceurs gravitant dans le giron du régime, et cela fait beaucoup, nos recettes publicitaires sont bien moindres que celles de nos concurrents. Notre source majeure de revenus est donc nos recettes de ventes. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’avais, à l’époque déjà, démissionné de mes postes de directeur d’Assahifa et du Journal Hebdomadaire. Mais avant que la démission de notre hebdomadaire francophone ne soit effective, nous avions réussi à assembler la somme de 700.000 Dhs, c’est-à-dire 500.000 Dhs plus les intérêts de retard, que M. Benaïssa a pu finalement empocher. En d’autres termes, si nous n’avions pas payé, la seule solution pour sauver Le Journal Hebdomadaire aurait été de renoncer à mon titre de directeur de la publication. Il aurait aussi fallu que je renonce à toute activité rémunérée, non seulement au sein du Journal mais dans toute autre institution installée au Maroc  puisque mes revenus et mes actifs, de quelque nature qu’ils fussent, auraient été susceptibles d’être saisis par M. Benaïssa. Remplacez Benaïssa par Moniquet et vous aurez exactement la situation que nous vivons aujourd’hui. A l’exception près que nous ne disposons pas de 3 millions de Dhs. Dans ces conditions, en restant à la tête du Journal Hebdomadaire et en demeurant salarié, je lui fais courir un risque mortel. Un risque d’autant plus élevé que nous ne pouvons compter sur la bienveillance de ce régime. Sans revenir sur la longue liste des actions du régime contre Le Journal, rappelons seulement deux faits saillants qui nous interdisent d’espérer la décence de la part de nos censeurs. Saisissant l’opportunité de la polémique autour des caricatures du Prophète, le ministère de l’Intérieur a fomenté, en février 2006, des manifestations contre Le Journal. Mendiants et associations préfabriquées ont été mobilisés pour finalement rassembler quelques dizaines d’individus transportés dans des véhicules de l’Etat et encadrés par des agents du ministère de l’Intérieur. Des slogans incitant à la haine furent scandés devant les locaux du Journal et ceux de son imprimeur. Ce ne fut pas tout. Les deux télévisions publiques 2M et TVM se surpasseront dans la malhonnêteté journalistique  pour relayer ces événements. Autre fait d’importance, le procureur du roi dans l’affaire Moniquet a appuyé avec énergie la demande du plaignant de nous voir condamner à payer 5 millions de Dhs. Or le procureur du roi dans le système juridique marocain, est le subordonné du ministère de la Justice , donc de l’Exécutif de façon directe. Même si on croit au mythe de l’indépendance de la justice marocaine et même si on rejette la très probable accointance de Claude Moniquet avec le régime marocain, l’attitude du procureur ne laisse aucun doute sur la volonté du régime de faire taire notre voix. De ces deux faits, on comprend que ce serait de l’inconscience de ma part de parier sur une quelconque décence de la part d’individus qui nous ont montré leur capacité à se comporter en voyous.
Au-delà du cas du Journal, la question que doivent se poser nos concitoyens aujourd’hui n’est pas tellement de militer en faveur de l’existence de telle ou telle publication. La question que nous devons collectivement nous poser est : " Acceptons-nous de renoncer à notre liberté de choisir de lire ou de ne pas lire un journal ? Désirons-nous que le régime fasse ce choix à notre place ? " Car c’est cette liberté que vole le Pouvoir aux Marocains lorsqu’il réprime la liberté de la presse.  
Si je suis triste aujourd’hui de quitter le Journal, j’ai aussi un sentiment de fierté et de reconnaissance. Je suis fier d’avoir participé à cette belle aventure, fier de la laisser vivante et menée par des femmes et des hommes dont j’ai pu apprécier la rectitude, le professionnalisme et l’humanisme sans lesquels ce type d’entreprise ne peut réussir. Je suis reconnaissant, profondément reconnaissant, à tous ces lecteurs qui, en prenant la peine de nous lire, nous ont permis d’exister en tant que journalistes. Ils nous ont permis, et ils continueront à le permettre, je l’espère, de créer un espace public où des Marocains ont pu se parler franchement et honnêtement, en élevant la voix parfois, en se respectant toujours. Un espace qui nous a permis, nous ses ouvriers, d’apprécier la richesse humaine de ce pays. Je suis aussi reconnaissant à ces Marocains qui, par leur courage, leur droiture et leur intelligence, nous ont permis de mieux comprendre notre société. Quel courage a-t-il fallu à ces centaines de femmes et hommes qui ont poussé la porte de notre journal pour venir dénoncer les abus de tel haut responsable, pour dire leur indignation face à telle situation inique ?  Un courage d’autant plus admirable qu’ils dénonçaient plus forts qu’eux dans un environnement institutionnel qui ne les protégeait pas. C’est pour cela que ceux qui croient arriver à leur fin en réprimant Le Journal ou en forçant ses journalistes à l’exil, n’ont rien compris. Nous, et d’autres que nous, sommes les enfants de ce pays, le fruit de cette société. Si nous existons, c’est qu’elle nous a voulus. Mieux, elle nous a produits. Si nous nous taisons d’autres parleront. Si nous mourons, d’autres naîtront.

 Source: Le Journal Hebdomadaire

Par Mehdi K.Benslimane - Publié dans : Coups de coeur
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